Beirut Letter/news/samir frangié

 

L'Orient-Le Jour
 03-01-2007

« Pour la première fois, c’est l’extérieur qui instrumentalise les forces internes et non le contraire »

Samir Frangié: Un nouveau printemps de Beyrouth se profile à l’horizon

L’interview recueillie par Michel HAJJI GEORGIOU

Consolider le front qui milite pour la souveraineté en renforçant son unité et sa pluralité ; enrichir, en permanence, le débat public pour jeter les bases d’un Liban moderne ; créer des dynamiques civiles de rapprochement sur la scène politique pour que le pays du Cèdre soit enfin réconcilié avec lui-même ; encourager la mise en place d’une opinion publique comme condition sine qua non pour l’édification d’une citoyenneté libanaise non communautaire puisque déjà transcommunautaire. .. S’il fallait résumer l’action politique de Samir Frangié en quelques grandes lignes, ce seraient bien celles-là. C’est d’ailleurs cette trajectoire toute particulière, celle d’un moderniste, axée sur la nécessité de maintenir la société en évolution permanente, qui en fait quelqu’un de complètement unique sur la scène libanaise.
Le député du Nord, qui avait annoncé le début de l’intifada de l’indépendance au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri, jette un regard particulièrement critique sur le mouvement de protestation de l’opposition, qu’il explique à la lumière de la situation délicate dans laquelle se trouve actuellement l’Iran.
« Pour la première fois depuis le début de la guerre, il y a un mouvement dont les motivations sont strictement extérieures. Tous les Libanais, toutes communautés confondues, ont toujours eu tendance à essayer d’instrumentaliser l’extérieur pour améliorer leur position à l’intérieur, mais c’est la première fois que l’intérieur est totalement instrumentalisé par l’extérieur », affirme-t-il d’emblée. Explications : « Nous assistons à une tentative désespérée de l’Iran, après la perte du seul front arabe ouvert avec Israël qu’elle contrôlait, le Liban-Sud, d’essayer de négocier avec la communauté internationale et les puissances occidentales. » En d’autres termes, la dynamique n’est en rien liée à des revendications de participation au pouvoir sur le plan interne.
« Comme la situation est en train de se dessiner dans la région, l’Iran, qui avait profité de l’échec de la politique américaine en Irak et qui estimait être en mesure de pouvoir s’imposer en puissance régionale, de l’Afghanistan jusqu’à la Méditerranée, est aujourd’hui dans une position très difficile. Téhéran a perdu le front du Sud et ne peut plus agir directement sur le conflit israélo-arabe. Il lui reste la carte du Hamas, mais c’est une carte qui s’affaiblit. Ensuite, le tribunal international va très probablement inculper la Syrie, c’est-à-dire que le seul allié de l’Iran dans le monde arabe va se retrouver dans une position impossible, mis au ban par l’ensemble de la communauté internationale. Et, enfin, le troisième problème auquel est confronté l’Iran, c’est que la prochaine guerre civile dans le monde arabe, entre sunnites et chiites, le concerne directement, et les chiites sont minoritaires dans le monde arabe », dit-il.

Une nouvelle
conscience arabe

Pour Samir Frangié, « à cause de la situation libanaise, l’on assiste, dans le monde arabe, à l’émergence d’une conscience arabe ». « Pour la première fois, à cause de la guerre de juillet, les Arabes se sont démarqués de la partie arabe qui combattait Israël. Ils ont estimé, dès le début, que ces Arabes combattaient pour le compte de l’Iran, et non pour leur propre compte. Le monde arabe a toujours été divisé sur une ligne de fracture Est/Ouest jusqu’en 1990 puis sur une ligne idéologique terrorisme/dé mocratie. C’est la première fois qu’il y a un phénomène de prise de conscience arabe qui ne se fait plus ni sur une ligne de fracture ni en termes idéologiques. Cette forme de renouveau arabe se manifeste dans la position claire concernant la nécessité de régler le conflit israélo-palestinien. Ils prennent aussi conscience de l’importance de ce qui s’est produit au Liban depuis le 14 mars 2005 », indique-t-il.
« Le 14 mars 2005, les Arabes considéraient que les Libanais étaient des trouble-fêtes. L’impact qu’avait eu ce mouvement sur le reste du monde arabe concernait beaucoup plus les gens et les élites intellectuelles que les dirigeants en place. Entre 2005 et 2006, les Arabes ont essayé de calmer le jeu, de trouver des solutions à la Syrie. Quelque part, ils avaient peur du printemps de Beyrouth. C’est aujourd’hui qu’ils mesurent l’importance de ce phénomène, dans le sens que c’est le premier mouvement démocratique, pacifique qui appelle à un changement dans le calme, dans la paix. Le Liban est devenu pour eux très important, d’autant que la lutte qu’ils mènent contre les rêves impériaux de l’Iran se déroule en grande partie au Liban et, dans une moindre mesure, en Palestine », dit-il.

Vers un nouveau printemps
Pour Samir Frangié, il faut désormais « créer un courant d’opinion ouvert et transcommunautaire ».
« Tous les ingrédients de ce courant existent. Là où les chrétiens se distinguent surtout, c’est qu’ils constituent en quelque sorte la place publique du Liban. Les débats se déroulent surtout dans ce milieu chrétien et sont ensuite diffus dans les autres communautés. N’importe quelle démarche qui vise à changer l’état des choses a des répercussions immédiates sur les autres communautés. Le pays est très dynamique, et cela se traduit aussi dans les cercles du pouvoir. À titre d’exemple, il y a eu un moment où le 14 Mars s’est constitué, durant six à sept mois, en cercle fermé. On a senti que c’était devenu une institution, à la limite bureaucratique. Mais avec la contre-offensive du Hezbollah, de l’Iran et de la Syrie, il a été fortement ébranlé, et a dû commencer à se reprendre en main et à s’ouvrir de nouveau », dit-il.
Et d’ajouter : « Nous allons vers un nouveau printemps de Beyrouth, qui est plutôt à court terme qu’à moyen terme. Un changement à l’échelle du monde arabe tout entier. Cela s’exprime par une prise de conscience, celle de jouer un rôle différent, de promouvoir une nouvelle identité arabe, qui s’articule autour d’une ouverture sur le monde, du rejet des extrémismes religieux et idéologiques, de la mise en place d’un Proche-Orient ouvert sur l’avenir. Et le changement qui est train de se réaliser au sein de la communauté chrétienne peut jouer un rôle de locomotive dans ce nouveau printemps de Beyrouth qui est dans l’air et qui n’est qu’une affaire de mois. Je suis fortement impressionné par l’ampleur du débat. Il n’y a plus de limites à la discussion, ni social ni politique. Tout le monde est partie prenante dans ce débat, à tous les niveaux de la société, et cela atteint les régions les plus reculées du Liban. »
Samir Frangié est convaincu qu’il faut mettre de plus en plus en évidence la notion d’individualité face à la collectivité, consolider le pouvoir de l’individu face à celui du groupe. « La société doit prendre elle-même des initiatives, ne plus se contenter d’attendre. Pour une fois dans l’histoire de ce pays, n’importe quelle initiative peut avoir un impact direct sur l’ensemble de la société. Il y a un moment exceptionnel dans la vie du pays », indique-t-il en donnant en exemple les récentes campagnes médiatiques contre le confessionnalisme ou la culture de la mort.
La résolution de Samir Frangié pour la nouvelle année 2007 ? Aller dans le sens de l’ « empowerment » : « La logique qui consiste à dire qu’il faut changer et ne rien faire est on ne peut plus négative. Personne n’a à prendre d’autorisation préalable de personne pour pouvoir agir. Alors il faut cesser de se plaindre, et agir. »

 

عودة الى مراجعات الصحف

الأرشـيـف