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L’interview recueillie par Michel
HAJJI GEORGIOU
Consolider
le front qui milite pour la souveraineté en
renforçant son unité et sa pluralité ; enrichir,
en permanence, le débat public pour jeter les
bases d’un Liban moderne ; créer des dynamiques
civiles de rapprochement sur la scène politique
pour que le pays du Cèdre soit enfin réconcilié
avec lui-même ; encourager la mise en place
d’une opinion publique comme condition sine qua
non pour l’édification d’une citoyenneté
libanaise non communautaire puisque déjà
transcommunautaire. .. S’il fallait résumer
l’action politique de Samir Frangié en quelques
grandes lignes, ce seraient bien celles-là.
C’est d’ailleurs cette trajectoire toute
particulière, celle d’un moderniste, axée sur la
nécessité de maintenir la société en évolution
permanente, qui en fait quelqu’un de
complètement unique sur la scène libanaise.
Le député du Nord, qui avait annoncé le début de
l’intifada de l’indépendance au lendemain de
l’assassinat de Rafic Hariri, jette un regard
particulièrement critique sur le mouvement de
protestation de l’opposition, qu’il explique à
la lumière de la situation délicate dans
laquelle se trouve actuellement l’Iran.
« Pour la première fois depuis le début de la
guerre, il y a un mouvement dont les motivations
sont strictement extérieures. Tous les Libanais,
toutes communautés confondues, ont toujours eu
tendance à essayer d’instrumentaliser
l’extérieur pour améliorer leur position à
l’intérieur, mais c’est la première fois que
l’intérieur est totalement instrumentalisé par
l’extérieur », affirme-t-il d’emblée.
Explications : « Nous assistons à une tentative
désespérée de l’Iran, après la perte du seul
front arabe ouvert avec Israël qu’elle
contrôlait, le Liban-Sud, d’essayer de négocier
avec la communauté internationale et les
puissances occidentales. » En d’autres termes,
la dynamique n’est en rien liée à des
revendications de participation au pouvoir sur
le plan interne.
« Comme la situation est en train de se dessiner
dans la région, l’Iran, qui avait profité de
l’échec de la politique américaine en Irak et
qui estimait être en mesure de pouvoir s’imposer
en puissance régionale, de l’Afghanistan jusqu’à
la Méditerranée, est aujourd’hui dans une
position très difficile. Téhéran a perdu le
front du Sud et ne peut plus agir directement
sur le conflit israélo-arabe. Il lui reste la
carte du Hamas, mais c’est une carte qui
s’affaiblit. Ensuite, le tribunal international
va très probablement inculper la Syrie, c’est-à-dire
que le seul allié de l’Iran dans le monde arabe
va se retrouver dans une position impossible,
mis au ban par l’ensemble de la communauté
internationale. Et, enfin, le troisième problème
auquel est confronté l’Iran, c’est que la
prochaine guerre civile dans le monde arabe,
entre sunnites et chiites, le concerne
directement, et les chiites sont minoritaires
dans le monde arabe », dit-il.
Une nouvelle
conscience arabe
Pour
Samir Frangié,
« à cause de la situation libanaise, l’on
assiste, dans le monde arabe, à l’émergence
d’une conscience arabe ». « Pour la première
fois, à cause de la guerre de juillet, les
Arabes se sont démarqués de la partie arabe qui
combattait Israël. Ils ont estimé, dès le début,
que ces Arabes combattaient pour le compte de
l’Iran, et non pour leur propre compte. Le monde
arabe a toujours été divisé sur une ligne de
fracture Est/Ouest jusqu’en 1990 puis sur une
ligne idéologique terrorisme/dé mocratie. C’est
la première fois qu’il y a un phénomène de prise
de conscience arabe qui ne se fait plus ni sur
une ligne de fracture ni en termes idéologiques.
Cette forme de renouveau arabe se manifeste dans
la position claire concernant la nécessité de
régler le conflit israélo-palestinien. Ils
prennent aussi conscience de l’importance de ce
qui s’est produit au Liban depuis le 14 mars
2005 », indique-t-il.
« Le 14 mars 2005, les Arabes considéraient que
les Libanais étaient des trouble-fêtes. L’impact
qu’avait eu ce mouvement sur le reste du monde
arabe concernait beaucoup plus les gens et les
élites intellectuelles que les dirigeants en
place. Entre 2005 et 2006, les Arabes ont essayé
de calmer le jeu, de trouver des solutions à la
Syrie. Quelque part, ils avaient peur du
printemps de Beyrouth. C’est aujourd’hui qu’ils
mesurent l’importance de ce phénomène, dans le
sens que c’est le premier mouvement démocratique,
pacifique qui appelle à un changement dans le
calme, dans la paix. Le Liban est devenu pour
eux très important, d’autant que la lutte qu’ils
mènent contre les rêves impériaux de l’Iran se
déroule en grande partie au Liban et, dans une
moindre mesure, en Palestine », dit-il.
Vers un nouveau printemps
Pour Samir Frangié, il faut désormais «
créer un courant d’opinion ouvert et
transcommunautaire ».
« Tous les ingrédients de ce courant existent.
Là où les chrétiens se distinguent surtout,
c’est qu’ils constituent en quelque sorte la
place publique du Liban. Les débats se déroulent
surtout dans ce milieu chrétien et sont ensuite
diffus dans les autres communautés. N’importe
quelle démarche qui vise à changer l’état des
choses a des répercussions immédiates sur les
autres communautés. Le pays est très dynamique,
et cela se traduit aussi dans les cercles du
pouvoir. À titre d’exemple, il y a eu un moment
où le 14 Mars s’est constitué, durant six à sept
mois, en cercle fermé. On a senti que c’était
devenu une institution, à la limite
bureaucratique. Mais avec la contre-offensive du
Hezbollah, de l’Iran et de la Syrie, il a été
fortement ébranlé, et a dû commencer à se
reprendre en main et à s’ouvrir de nouveau »,
dit-il.
Et d’ajouter : « Nous allons vers un nouveau
printemps de Beyrouth, qui est plutôt à court
terme qu’à moyen terme. Un changement à
l’échelle du monde arabe tout entier. Cela
s’exprime par une prise de conscience, celle de
jouer un rôle différent, de promouvoir une
nouvelle identité arabe, qui s’articule autour
d’une ouverture sur le monde, du rejet des
extrémismes religieux et idéologiques, de la
mise en place d’un Proche-Orient ouvert sur
l’avenir. Et le changement qui est train de se
réaliser au sein de la communauté chrétienne
peut jouer un rôle de locomotive dans ce nouveau
printemps de Beyrouth qui est dans l’air et qui
n’est qu’une affaire de mois. Je suis fortement
impressionné par l’ampleur du débat. Il n’y a
plus de limites à la discussion, ni social ni
politique. Tout le monde est partie prenante
dans ce débat, à tous les niveaux de la société,
et cela atteint les régions les plus reculées du
Liban. »
Samir Frangié est convaincu qu’il faut mettre de
plus en plus en évidence la notion
d’individualité face à la collectivité,
consolider le pouvoir de l’individu face à celui
du groupe. « La société doit prendre elle-même
des initiatives, ne plus se contenter d’attendre.
Pour une fois dans l’histoire de ce pays,
n’importe quelle initiative peut avoir un impact
direct sur l’ensemble de la société. Il y a un
moment exceptionnel dans la vie du pays »,
indique-t-il en donnant en exemple les récentes
campagnes médiatiques contre le
confessionnalisme ou la culture de la mort.
La résolution de Samir Frangié pour la nouvelle
année 2007 ? Aller dans le sens de l’ «
empowerment » : « La logique qui consiste à dire
qu’il faut changer et ne rien faire est on ne
peut plus négative. Personne n’a à prendre
d’autorisation préalable de personne pour
pouvoir agir. Alors il faut cesser de se
plaindre, et agir. » |