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« Nous
savons que nous sommes désormais liés, chrétiens et
musulmans, pour le meilleur et pour le pire, par un
même destin.
Nous pouvons en faire un destin d'ouverture et
d'avenir :
- si nous savons comment réhabiliter le modèle de
convivialité que nous avions créé en le libérant des
pesanteurs communautaires et des querelles
politiciennes qui l'avaient dénaturé pour en faire
un modèle à suivre pour conjurer la violence qui se
répand dans le monde ;
- si nous comprenons que la relation à l'autre ne
peut pas se limiter au voisinage ou à la simple
coexistence, car elle est nécessaire à notre
épanouissement et représente un élément constitutif
dans la formation de notre personnalité ;
- si nous savons gérer les différences en ayant
recours au dialogue et au compromis et en
développant une culture de la convivialité qui
repose sur la démocratie et les droits de l'homme ;
- si nous avons le courage de faire face aux
courants extrémismes qui se développent dans nos
communautés pour bloquer ainsi toute possibilité de
résurgence des fanatismes et empêcher que notre
société ne soit prise, une nouvelle fois, en otage
par les extrémistes. »
(…) « Notre contribution pour sortir le monde arabe
de la stagnation dans laquelle l'a plongé un
demi-siècle de tyrannie et de dictature peut être
déterminante ! Parce que nous sommes plus habilités
que d'autres à réconcilier le monde arabe avec
lui-même et avec le monde ! Parce que nous avons
l'expérience pratique de la démocratie, parce que
nous avons nos écoles, nos universités, nos maisons
d'édition, nos journaux, nos hôpitaux, nos banques !
Parce que nous sommes partout dans le monde à
travers notre diaspora ! »
Cette texte, tiré de « l’appel de Beyrouth », a été
publié en juin dernier après que les services de
renseignement ont interdit la réunion prévue pour
la discussion et la signature de cet appel. Les
critiques avaient, à l’époque, porté non sur le
contenu du texte, mais sur son actualité et sur la
possibilité de sa mise en application dans le
domaine politique.
Huit mois plus tard, Rafic Hariri était assassiné. A
la surprise générale, la réaction populaire ne s’est
pas exprimée d’une manière violente, mais s’est
traduite par l’apparition d’une opinion publique
fondée sur l’émergence d’une conscience
individuelle, autonome, qui n’est plus liée au
groupe social, communautaire, familial ou régional
auquel appartient l’individu. C’est là un fait
extraordinairement nouveau dans un pays où les
particularismes de tous genres ont toujours bloqué
l’émergence d’une conscience citoyenne.
La manifestation du 14 mars à laquelle a participé
le tiers de la population libanaise a exprimé ce
changement. C’est la première manifestation non
partisane dans l’histoire libanaise. Les partis
politiques y ont certes participé, mais la majorité
de ceux qui, ce jour-là, sont descendus dans la rue
l’ont fait sur base d’une décision individuelle. Ils
ne sont pas venus entériner un choix que d’autres
avaient pris, mais ont considéré être partie
prenante, chacun à sa mesure et à sa manière, dans
la bataille en cours.
L’apparition d’un individu autonome qui n’est plus
lié dans ses choix politiques par ses multiples
appartenances sociales, communautaires ou
culturelles est la condition nécessaire à
l’émergence de la démocratie. Nous assistons au
Liban à une véritable « révolution » qui place
toutes les formations politiques, y compris celles
de l’opposition, devant une situation tout à fait
nouvelle. Leur légitimité ne peut plus continuer à
se fonder sur le passé, le passé de la guerre pour
ceux qui y ont activement participé ou le passé de
l’avant-guerre pour ceux qui s’accrochent à la
tradition. Elle est désormais fonction de leur
capacité à défendre les intérêts réels des citoyens,
de tous ceux qui, le 14 mars dernier, ont décidé du
sort de la bataille en cours.
Cela signifie en clair que le changement
à faire doit être radical et que le Liban de demain
doit être refondé sur de nouvelles bases.
Comment ?
En oeuvrant pour un Etat de droit qui mette fin au
système clientéliste, en procédant à une réforme de
l’administration libérée des pesanteurs
communautaires qui entravent son fonctionnement, en
jetant les bases d’une réforme de la Justice, en
assurant la participation des citoyens au pouvoir à
travers les structures déjà prévues par l’accord de
Taëf …
Le mouvement qui a été déclenché après la mort du
président Hariri peut-il servir de modèle de
référence pour le monde arabe ?
Le premier fait à noter est que les évènements du
Liban ont été très largement répercutés dans les
médias arabes. Dans plusieurs pays, en Egypte, en
Tunisie, en Syrie, les revendications démocratiques
ont été dynamisées par les images de la Place des
Martyrs diffusées à longueur de journée et par les
débats qui ont mis face à face opposants et
loyalistes sur les écrans des chaînes satellitaires.
Le deuxième fait important est que le changement en
cours n’a pas été perçu comme un phénomène
« importé ». L’opposition n’est pas venue dans les
bagages d’une armée d’occupation. Ses dirigeants
sont connus dans le monde arabe. Rafic Hariri avait,
il ne faut pas l’oublier, une dimension pan-arabe
dont les Libanais n’avaient pas conscience.
Le troisième fait est que cette « révolution »
démocratique parle l’arabe, c’est-à-dire qu’elle
véhicule des idées et des concepts dans la langue
même qui structure le psychisme arabe. Aucun effort
de traduction ou d’adaptation n’est nécessaire. Le
débat est un débat interne, un débat entre Arabes.
Le quatrième fait à noter est que les évènements du
Liban surviennent à un moment de très grande
déstabilisation dans le monde arabe. La guerre de
l’Irak a en effet marqué la fin d’une longue période
historique.
Le monde arabe qui vivait depuis la fin de la guerre
froide en marge du monde avec des dirigeants
uniquement préoccupés d’assurer leur survie a
commencé à émerger de ce long sommeil et prend de
plus en plus conscience des dommages considérables
occasionnés par ce régime d’autarcie politique dans
lequel il avait été maintenu. Le Liban lui offre un
modèle de changement pacifique, non violent,
démocratique, auquel participent – fait nouveau dans
le monde arabe – Chrétiens et Musulmans, hommes et
femmes, jeunes et vieux, pauvres et riches.
A un niveau plus théorique, l’apport du Liban peut
être déterminant dans la définition d’une voie arabe
vers la démocratie parce qu’il est en mesure
d’assurer une transition douce entre la structure
holiste des sociétés arabes, marquée par la priorité
accordée au groupe sur l’individu, et une structure
plus démocratique qui reconnaît à l’individu une
autonomie par rapport au groupe.
Car la légitimité de l’Etat au Liban ne se fonde pas
uniquement sur une volonté citoyenne, elle est
également liée à sa capacité à préserver la
convivialité entre les Libanais, le « vouloir-vivre
en commun » entre les communautés.
Elle prend donc en considération l’existence au sein
de la société de groupes sociaux et ne prétend pas
les dissoudre ou les intégrer dans une structure
plus vaste.
Cette conception de la légitimité implique donc la
reconnaissance de deux types d'appartenance
concernant les Libanais: une appartenance nationale
basée sur la citoyenneté et dont le fonctionnement
est déterminé par la loi et une autre,
communautaire, régie par le Pacte national.
Elle œuvre à « normaliser » les rapports entre ces
deux appartenances en assurant leur séparation et en
empêchant que l’une d’elle, en l’occurrence
l’appartenance communautaire, n’accapare l’ensemble
du champ politique et social au détriment de
l’autre.
C’est ainsi que la gestion de l'Etat est déterminée
par le choix des citoyens qui l'expriment à travers
les voies démocratiques prévues par la Constitution,
l'appartenance communautaire ne devrant jouer aucun
rôle à ce niveau, alors que les
communautés obtiennent un droit de regard concernant
non pas la gestion de l'Etat, qui doit
nécessairement répondre à des critères d'efficacité
et de rendement, mais les choix essentiels que l'Etat
est chargé de mettre en application. Ces choix
essentiels n'ont de légitimité que s'ils ne
remettent pas en cause la convivialité instaurée
entre les communautés religieuses. Celles-ci n'ont
donc aucun rôle dans la gestion de l'Etat, et ne
disposent que d'un droit de veto concernant les
choix de l'Etat par rapport aux questions
fondamentales.
L'accord relègue les communautés dans le domaine de
l'être-ensemble. Le domaine de l'agir-ensemble ne
relève que des citoyens et des structures de
solidarité reliées à l'Etat (partis politiques,
syndicats, associations sociales, etc.). Cette
distinction est capitale pour comprendre comment
deux types de structure ayant des objectifs
distincts peuvent coexister ensemble sans que l'une
ne soit soumise à l'autre ou qu'elles ne se
retrouvent dans des situations antagoniques comme
cela a été le cas dans le passé.
Cette réflexion sur la relation entre groupe et
individu est à la base de la recherche à faire sur
une voie arabe vers la démocratie. Elle doit
répondre à deux questions essentielles :
-
Quelle harmonie faut-il établir entre l’individu
et le groupe pour pouvoir vivre tous ensemble
égaux et différents
dans le respect d’une loi qui n’accorde de
droits qu’aux individus tout en ménageant aux
groupes les garanties qu’ils réclament ?
-
Quelle harmonie faut-il trouver
entre l’affirmation de l’autonomie et le
maintien du lien tenant compte du fait que la
brisure du lien que procure l’adhésion au groupe
peut briser l’existence ?
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