18 avril 2005

Conférence à Jamhour

Y a-t-il une voie arabe vers la démocratie ?

Samir Frangié

« Nous savons que nous sommes désormais liés, chrétiens et musulmans, pour le meilleur et pour le pire, par un même destin.

Nous pouvons en faire un destin d'ouverture et d'avenir :

- si nous savons comment réhabiliter le modèle de convivialité que nous avions créé en le libérant des pesanteurs communautaires et des querelles politiciennes qui l'avaient dénaturé pour en faire un modèle à suivre pour conjurer la violence qui se répand dans le monde ;

- si nous comprenons que la relation à l'autre ne peut pas se limiter au voisinage ou à la simple coexistence, car elle est nécessaire à notre épanouissement et représente un élément constitutif dans la formation de notre personnalité ;

- si nous savons gérer les différences en ayant recours au dialogue et au compromis et en développant une culture de la convivialité qui repose sur la démocratie et les droits de l'homme ;

- si nous avons le courage de faire face aux courants extrémismes qui se développent dans nos communautés pour bloquer ainsi toute possibilité de résurgence des fanatismes et empêcher que notre société ne soit prise, une nouvelle fois, en otage par les extrémistes. »

 

(…) « Notre contribution pour sortir le monde arabe de la stagnation dans laquelle l'a plongé un demi-siècle de tyrannie et de dictature peut être déterminante ! Parce que nous sommes plus habilités que d'autres à réconcilier le monde arabe avec lui-même et avec le monde ! Parce que nous avons l'expérience pratique de la démocratie, parce que nous avons nos écoles, nos universités, nos maisons d'édition, nos journaux, nos hôpitaux, nos banques ! Parce que nous sommes partout dans le monde à travers notre diaspora ! »

 

Cette texte, tiré de « l’appel de Beyrouth », a été publié en juin dernier après que les services de renseignement  ont interdit la réunion prévue pour la discussion et la signature de cet appel. Les critiques avaient, à l’époque, porté non sur le contenu du texte, mais sur son actualité et sur la possibilité de sa mise en application dans le domaine politique.

Huit mois plus tard, Rafic Hariri était assassiné. A la surprise générale, la réaction populaire ne s’est pas exprimée d’une manière violente, mais s’est traduite par l’apparition d’une opinion publique fondée sur l’émergence d’une conscience individuelle, autonome, qui n’est plus liée au groupe social, communautaire, familial ou régional auquel appartient l’individu. C’est là un fait extraordinairement nouveau dans un pays où les particularismes de tous genres ont toujours bloqué l’émergence d’une conscience citoyenne.

La manifestation du 14 mars à laquelle a participé le tiers de la population libanaise a exprimé ce changement. C’est la première manifestation non partisane dans l’histoire libanaise. Les partis politiques y ont certes participé, mais la majorité de ceux qui, ce jour-là, sont descendus dans la rue l’ont fait sur base d’une décision individuelle. Ils ne sont pas venus entériner un choix que d’autres avaient pris, mais ont considéré être partie prenante, chacun à sa mesure et à sa manière, dans la bataille en cours.

L’apparition d’un individu autonome qui n’est plus lié dans ses choix politiques par ses multiples appartenances sociales, communautaires ou culturelles est la condition nécessaire à l’émergence de la démocratie. Nous assistons au Liban à une véritable « révolution » qui place toutes les formations politiques, y compris celles de l’opposition, devant une situation tout à fait nouvelle. Leur légitimité ne peut plus continuer à se fonder sur le passé, le passé de la guerre pour ceux qui y ont activement participé ou le passé de l’avant-guerre pour ceux qui s’accrochent à la tradition. Elle est désormais fonction de leur capacité à défendre les intérêts réels des citoyens, de tous ceux qui, le 14 mars dernier, ont décidé du sort de la bataille en cours.

Cela signifie en clair que le changement à faire doit être radical et que le Liban de demain doit être refondé sur de nouvelles bases.

Comment ? En oeuvrant pour un Etat de droit qui mette fin au système clientéliste, en procédant à une réforme de l’administration libérée des pesanteurs communautaires qui entravent son fonctionnement, en jetant les bases d’une réforme de la Justice, en assurant la participation des citoyens au pouvoir à travers les structures déjà prévues par l’accord de Taëf …

Le mouvement qui a été déclenché après la mort du président Hariri peut-il servir de modèle de référence pour le monde arabe ?

Le premier fait à noter est que les évènements du Liban ont été très largement répercutés dans les médias arabes. Dans plusieurs pays, en Egypte, en Tunisie, en Syrie, les revendications démocratiques ont été dynamisées par les images de la Place des Martyrs diffusées à longueur de journée et par les débats qui ont mis face à face opposants et loyalistes sur les écrans des chaînes satellitaires.

Le deuxième fait important est que le changement en cours n’a pas été perçu comme un phénomène « importé ». L’opposition n’est pas venue dans les bagages d’une armée d’occupation. Ses dirigeants sont connus dans le monde arabe. Rafic Hariri avait, il ne faut pas l’oublier, une dimension pan-arabe dont les Libanais n’avaient pas conscience.

Le troisième fait est que cette « révolution » démocratique parle l’arabe, c’est-à-dire qu’elle véhicule des idées et des concepts dans la langue même qui structure le psychisme arabe. Aucun effort de traduction ou d’adaptation n’est nécessaire. Le débat est un débat interne, un débat entre Arabes.

Le quatrième fait à noter est que les évènements du Liban surviennent à un moment de très grande déstabilisation dans le monde arabe. La guerre de l’Irak a en effet marqué la fin d’une longue période historique. Le monde arabe qui vivait depuis la fin de la guerre froide en marge du monde avec des dirigeants uniquement préoccupés d’assurer leur survie a commencé à émerger de ce long sommeil et prend de plus en plus conscience des dommages considérables occasionnés par ce régime d’autarcie politique dans lequel il avait été maintenu. Le Liban lui offre un modèle de changement pacifique, non violent, démocratique, auquel participent – fait nouveau dans le monde arabe – Chrétiens et Musulmans, hommes et femmes, jeunes et vieux, pauvres et riches.

A un niveau plus théorique, l’apport du Liban peut être déterminant dans la définition d’une voie arabe vers la démocratie parce qu’il est en mesure d’assurer une transition douce entre la structure holiste des sociétés arabes, marquée par la priorité accordée au groupe sur l’individu, et une structure plus démocratique qui reconnaît à l’individu une autonomie par rapport au groupe.

Car la légitimité de l’Etat au Liban ne se fonde pas uniquement sur une volonté citoyenne, elle est également liée à sa capacité à préserver la convivialité entre les Libanais, le « vouloir-vivre en commun » entre les communautés. Elle prend donc en considération l’existence au sein de la société de groupes sociaux et ne prétend pas les dissoudre ou les intégrer dans une structure plus vaste.

Cette conception de la légitimité implique donc la reconnaissance de deux types d'appartenance concernant les Libanais: une appartenance nationale basée sur la citoyenneté et dont le fonctionnement est déterminé  par la loi et une autre, communautaire,  régie par le Pacte national.

Elle œuvre à « normaliser » les rapports entre ces deux appartenances en assurant leur séparation et en empêchant que l’une d’elle, en l’occurrence l’appartenance communautaire, n’accapare l’ensemble du champ politique et social au détriment de l’autre. C’est ainsi que la gestion de l'Etat est déterminée par le choix des citoyens qui l'expriment à travers les voies démocratiques prévues par la Constitution, l'appartenance communautaire ne devrant jouer aucun rôle à ce niveau, alors que les communautés obtiennent un droit de regard concernant non pas la gestion de l'Etat, qui doit nécessairement répondre à des critères d'efficacité et de rendement,  mais les choix essentiels que l'Etat est chargé de mettre en application. Ces choix essentiels n'ont de légitimité que s'ils ne remettent pas en cause la convivialité instaurée entre les communautés religieuses. Celles-ci n'ont donc aucun rôle dans la gestion de l'Etat, et ne disposent que d'un droit de veto concernant les choix de l'Etat par rapport aux questions fondamentales.

L'accord relègue les communautés dans le domaine de l'être-ensemble.  Le domaine de l'agir-ensemble ne relève que des citoyens et des structures de solidarité reliées à l'Etat (partis politiques, syndicats, associations sociales, etc.). Cette distinction est capitale pour comprendre comment deux types de structure ayant des objectifs distincts peuvent coexister ensemble sans que l'une ne soit soumise à l'autre ou qu'elles ne se retrouvent dans des situations antagoniques comme cela a été le cas dans le passé.

Cette réflexion sur la relation entre groupe et individu est à la base de la recherche à faire sur une voie arabe vers la démocratie. Elle doit répondre à deux questions essentielles :

  • Quelle harmonie faut-il établir entre l’individu et le groupe pour pouvoir vivre tous ensemble égaux et différents dans le respect d’une loi qui n’accorde de droits qu’aux individus tout en ménageant aux groupes les garanties qu’ils réclament ?

  • Quelle harmonie faut-il trouver entre l’affirmation de l’autonomie et le maintien du lien tenant compte du fait que la brisure du lien que procure l’adhésion au groupe peut briser l’existence ?

 قـضـايـا