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Esprit :
Quel pourrait être l’apport du Liban dans la crise
que traverse actuellement le monde arabe ? Dans le
Manifeste de Beyrouth - paru en juin dernier
- que vous avez été nombreux à signer, vous soutenez
que le Liban peut,
justement à cause de son expérience de la guerre,
contribuer à « sortir le monde arabe de la
stagnation dans laquelle l’a plongé un demi-siècle
de tyrannie et de dictature ». Comment cela est-il
possible ?
Samir Frangieh:
Le premier enseignement à tirer de la guerre
libanaise est une meilleure connaissance de la
violence. Je pense que dans un monde arabe menacé
justement par une violence qui se propage à une
allure folle, l’exemple libanais peut être utile.
Car il faut se rappeler que les Libanais ont mis
beaucoup de temps pour saisir
l'essence même de cette violence qu'ils avaient
contribué à déclencher et qui a ravagé leur société.
Celle-ci n'a d’ailleurs jamais été perçue par
ceux-là mêmes qui la pratiquaient et qui la vivaient
comme une violence première. Ils la subissaient
comme si elle leur était imposée. Ils n'étaient que
les acteurs involontaires d'une tragédie dont tous
les actes se ressemblaient. Eux-mêmes ne faisaient
que réagir à la violence de l'autre.
Rappelez-vous les analyses de l’époque : rien ne
ressemblait plus au discours des forces chrétiennes
que le discours de leurs adversaires
islamo-progressistes. Les deux camps avaient, en
gros, la même histoire. Ils n'étaient que les
victimes impuissantes d'un adversaire qui avait
toujours l'initiative alors qu'eux-mêmes n'étaient
qu'en état permanent de légitime défense, leur
violence n'étant que représailles à une violence
première. La paix n'était d'ailleurs perçue par eux
que comme un cessez-le-feu à durée illimitée ou
comme une violence dont les effets auraient été
suspendus. Elle ne représentait pas un objectif à
atteindre, elle n'était que la manifestation de la
fatigue et de la lassitude qu'entraîne une violence
trop longtemps exprimée.
Ce n'est que vers la fin de la guerre quand les deux
camps ont littéralement implosé - les Chrétiens
s'affrontant entre eux pendant que les milices
musulmanes mettaient leur région à feu et à sang
avant de s'en prendre aux camps palestiniens - que
les choses ont commencé à changer. Ceux qui ont cru
au bien-fondé de cette guerre - et ils sont nombreux
- ont eu le sentiment d'avoir été "utilisés" ou
"trahis". Ils ne comprenaient pas ce qui leur
arrivait. Déçus, amers, ils ne voulaient plus rien
entendre et ont préféré choisir le chemin de l'exil,
exil vers des cieux plus cléments pour ceux qui en
avaient les moyens, exil intérieur pour ceux qui
étaient forcés de rester. Cette dépression
collective a commencé chez les Chrétiens, puis s’est
étendu progressivement à l'ensemble des Libanais,
unanimes à constater que l'avenir n'était plus
porteur d'espoir.
Cette dépression collective a-t-elle entraîné un
changement de perception chez les Libanais ?
Je pense que oui. D’ailleurs le Manifeste de
Beyrouth commence par la « reconnaissance
de notre responsabilité
commune, Chrétiens et Musulmans, dans la guerre qui
a ravagé notre pays » et estime que « cette
reconnaissance est la condition essentielle pour
tirer les leçons de la guerre et ne pas être
condamnés à répéter indéfiniment les erreurs que
nous avons commises ».
Sortir de la mémoire de la guerre
A quel genre de responsabilité faites-vous
référence ?
Le fait capital qui commence à émerger est la prise
de conscience, nouvelle pour les Libanais, de la
notion de responsabilité individuelle. La mémoire
tribale repose sur le principe de la responsabilité
collective, responsabilité collective de
l'adversaire à laquelle doit répondre la
responsabilité collective de la communauté menacée.
Et cette mémoire est, par essence, sélective, car
elle ne retient de l'histoire que ce qui permet
d'assurer la cohésion du groupe. Elle est donc
nécessairement une mémoire de guerre.
Rompre avec cette mémoire nécessite la
reconnaissance de notre déchéance commune. Nous
avons tous été, au cours de cette guerre, à la fois
dans le camp des victimes et dans celui des
assassins. Nous avons tous, d'une manière ou d'une
autre, souvent avec bonne foi, participé à la
destruction de notre société. Pourquoi l'avons-nous
sacrifiée ? Parce qu'elle ne parvenait plus à nous
situer les uns par rapport aux autres et qu'elle
était devenue un champ ouvert aux rivalités de tous,
individus, groupes et communautés, chacun désirant
la place de l'autre, tout en estimant ne rechercher
que ce qui lui était dû.
Cette notion de responsabilité individuelle est
fondamentale pour rouvrir le dossier de la guerre,
car elle ouvre la voie à une « réindividualisation »,
à une affirmation de l'individu par rapport au
groupe auquel il appartient. Elle permet de « rompre
la circularité des sociétés fermées » qui se sont
constitués depuis 1975 et de mettre un terme à ce
face à face entre "eux" et "nous", qui est à la
source de toutes les violences.
Signe de cette évolution en cours, le refus
désormais général de recourir à la violence. Ce
renoncement est le signe le plus évident de la
maturité des Libanais. Ils ont compris, à force de
malheurs et de souffrances, que c'était le seul
moyen pour eux de désamorcer la violence des
« autres » désormais privée de son partenaire
indispensable. Les efforts déployés au cours des
dernières années pour relancer la tension
confessionnelle et justifier ainsi la permanence de
la présence syrienne au Liban ont d'ailleurs tourné
court. Le cycle infernal des « provocations » et des
« représailles » n'a pas pu être enclenché parce que
l'un des deux protagonistes au moins a décidé de ne
plus jouer le jeu.
Quelle importance faut-il accorder à ce processus de
« réindividualisation » dont vous parlez ?
C'est cette prise de conscience d'une responsabilité
non plus collective, mais personnelle, liée au
renoncement inconditionnel à la violence, qui nous
permet aujourd'hui de rouvrir le dossier de la
guerre. Il ne s'agit pas de juger les vivants, mais
de nous réapproprier notre mémoire, car c'est le
fait d'assumer la responsabilité de notre passé qui
nous donne la possibilité de nous engager pour
l'avenir. C'est également le fait de comprendre qui
nous permettra de remettre en ordre les multiples
appartenances qui constituent notre personnalité et
éviter de tomber, une nouvelle fois, dans le piège
des « identités meurtrières » dont parle notre
compatriote, Amin Maalouf.
Ce travail de mémoire est nécessaire à plusieurs
niveaux.
Il est nécessaire au niveau de notre jeunesse à qui
nous n'avons pas été en mesure de transmettre et qui
risque de sombrer victime d'une rupture de
l'histoire. Car il ne faut pas oublier que l'image
du père a été profondément ébranlée tout au long de
la guerre. Des pères sans emploi, astreints à
demeurer à la maison, soumis aux mêmes peurs que
leurs enfants, accrochés à leurs postes de radio à
l'affût des nouvelles, portés sur la boisson ou
réduits à prendre des calmants et qui, de surcroît,
se retrouvent souvent humiliés aux différents
barrages de miliciens, de tels pères peuvent
difficilement offrir à leurs enfants l'image que ces
derniers attendent d'eux.
Ce travail de mémoire est également nécessaire au
niveau de notre société que nous ne réussirons à
remettre sur pied que si nous parvenons à tirer les
leçons de la guerre et à définir un nouveau projet
culturel. C'est uniquement sur la base d'un tel
projet, issu de ce travail de connaissance, que
pourront se constituer de nouvelles solidarités qui
viendraient se substituer aux anciennes désormais
défaillantes, rongées par la violence qui s'est
propagée en leur sein et qui meurent de ne pas
pouvoir se guérir.
Ce travail de mémoire est enfin nécessaire pour le
monde arabe hanté par le spectre des guerres civiles
que risque de provoquer le cycle stérile des
régressions et des fuites en avant dans lequel il
est aujourd'hui engagé.
La rivalité mimétique de l’Orient et de l’Occident
Parlons justement du monde arabe. Vous affirmez,
dans le « Manifeste de Beyrouth » , que les Libanais
peuvent œuvrer à
« définir une voie arabe vers la modernité
qui servirait de fondement à un projet culturel
susceptible de sortir le monde arabe de la crise
dans laquelle il se trouve et de le réconcilier avec
lui-même et avec le monde ». Je voudrais au
préalable que vous dressiez un rapide tableau de ce
qu’était le monde arabe avant la guerre d’Irak
avant d’aborder la question de son avenir.
Le monde arabe aurait du être directement affecté
par l’effondrement de l’Empire soviétique ; beaucoup
avaient d’ailleurs cru, avec l’invasion du Koweït et
la seconde guerre du Golfe en 1991, que l’ordre
régional issu de la guerre froide allait être
modifié. Mais ce changement n’a pas eu lieu, car il
a été, dés la fin du conflit irakien, lié à la paix
avec Israël. Or cette paix ne s’est pas faite et le
monde arabe s’est retrouvé de 1991 à 2003 dans une
situation totalement bloquée, géré par des régimes
dont le seul objectif était de se maintenir en
place.
Ces années « suspendues » vont se révéler être
extrêmement coûteuse en terme d’avenir. Les deux
rapports sur le développement humain, publiés par le
Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud)
en juillet 2002 et octobre 2003 sont accablants.
Analysant les conditions de vie de 280 millions de
personnes réparties dans 22 pays arabes, le rapport
2002 note un recul considérable au niveau du
développement, à partir de la seconde moitié du 20ème
siècle.
Quelles sont les raisons de ce retard ? Le rapport
en cite trois principales : l’absence de démocratie,
de participation et de liberté d’expression, le
manque d’émancipation des femmes illustré par le
faible taux de participation à la vie politique et
économique et la faiblesse du monde arabe dans le
domaine de l’accès au savoir.
Pensez-vous que les causes du retard que le monde
arabe sont-elles uniquement dues aux facteurs cités
dans les deux rapports du PNUD ?
Je pense que non. Les causes profondes sont à
rechercher ailleurs. Je vais emprunter ici les
éléments d’analyse à René Girard . Le rapport du
monde arabe avec l’Occident est en effet un rapport
de type mimétique, un rapport de modèle à disciple.
L'Occident est le modèle et l'Orient arabe le
disciple. Le but ultime de ce dernier est de devenir
comme son modèle. Mais le modèle ne peut rester
modèle que s'il maintient le disciple dans son état
de disciple. La naïveté de l'Orient arabe sera de
croire que l'Occident veut réellement
l'occidentaliser, c'est-à-dire le faire accéder au
rang auquel lui-même est parvenu.
L'"occidentalisation" relative du monde arabe ne se
fera qu’en fonction d’une règle bien précise qui est
de maintenir toujours égale la distance qui sépare
le disciple du modèle. L'Orient deviendra
nationaliste quand l'Occident aura atteint le stade
du supranationalisme. Il accèdera à la première
révolution industrielle quand l'Occident aura entamé
la seconde, etc.
Ce rapport de modèle à disciple ne peut que
s'exacerber. Plus l'Occident refuse à l'Orient arabe
ce que, par ailleurs, il lui propose impérativement
comme modèle, plus l'Orient arabe est attiré par
l'Occident. Le disciple est d'autant plus attiré par
son modèle que ce dernier le rejette.
Les élites du monde arabe en feront l'amère
expérience. Elles tentent avec naïveté et bonne foi
de s'identifier à l'Occident et procèdent aux
amputations qu'un tel projet nécessite. La tradition
est bannie, le domaine de la religion est limité,
les attaches sociales pré-étatiques sont interdites,
le mode de vie est amputé de sa spécificité
orientale... Bref, le prix payé est considérable.
Mais dés que ces élites viennent pour cueillir le
fruits de leurs efforts, l'Occident s'éloigne d'eux
et se place à une distance égale à celle qu'elles
viennent de franchir et les convie une nouvelle fois
à venir l'y rejoindre. Et aux élites qui
s'essoufflent succèdent de nouvelles élites plus
"radicales" qui s'engagent dans le même processus,
procèdent à des amputations encore plus "radicales",
pour se retrouver finalement dans la même position
par rapport à l'Occident.
Cette relation de modèle à disciple où l'objet du
désir est à la fois montré et interdit ne peut que
déboucher sur la violence. L'Occident envoie à
l'Orient arabe des signaux contradictoires. Il lui
demande de l'imiter, de suivre sa voie, et, en même
temps, le lui interdit. Alors même qu'il encourage
l'imitation, il se montre surpris de la concurrence
dont il est l'objet. Le disciple, pense-t-il,
dépasse les limites. Quant au disciple, il se croit
humilié, car il pense que son modèle le juge indigne
de participer à l'existence supérieure dont il jouit
lui-même.
Cette analyse « girardienne » prend-elle en compte
tous les aspects du conflit ? Où s’insère l’élément
israélien dont il est souvent fait mention dans les
analyses concernant le monde arabe ?
La rivalité entre le modèle et le disciple s'est
exacerbée d'une manière prodigieuse depuis que
l'Occident s'est transposé en Orient par le biais
d'Israël. Ce dernier, revêtu par les Arabes de tous
les attributs de l'Occident, est venu accélérer le
déroulement de la crise. A partir de ce moment, la
relation Occident-Monde arabe va se limiter de plus
en plus à l'échange de coups. Cette modification du
rapport entre le modèle et le disciple était
inscrite dans la logique même du rapport. L'élément
israélien n'a pas changé sa nature, mais a précipité
son évolution. Israël représente le moment où cette
violence, longtemps contenue, peut enfin s'exprimer
librement.
A partir de là s'instaure un cycle de violence que
rien ne semble pouvoir arrêter. Israël multiplie les
victoires militaires engendrant chaque fois une
nouvelle réaction de violence. Le cycle de la
violence s'accélère. La victoire israélienne de 1948
pousse les Arabes à s'orienter vers les pays de
l'Est pour acquérir les armes qui leur permettront
de se venger; celle de 1967 entraîne l'apparition de
la Résistance palestinienne qui va porter ses coups
à la fois contre Israël et les pays occidentaux. Les
Israéliens tentent, en 1982, d'asséner à leurs
adversaires le coup décisif. Ils envahissent le
Liban, occupent Beyrouth, et chassent les
Palestiniens. L'euphorie que leur procure cette
victoire est cependant de courte durée. Au
"terrorisme" des Palestiniens succède le
"terrorisme" des intégristes musulmans. Les échanges
deviennent encore plus violents. L'Occident se met
de la partie et dépêche ses troupes au Liban. Il les
retire après les sanglants attentats dont elles font
l'objet en 1983.
Que reste-t-il du modèle que l'Occident avait
proposé à l'Orient arabe? Rien, si ce n'est ce cycle
infernal de violence. Dans chacun des deux camps,
les plus extrémistes, les plus "résolus", prennent
le pas sur les modérés. L'Occident revient à la
politique de la canonnière pour remettre au pas son
disciple. Ce dernier réagit en puisant dans son
passé pré-occidental les moyens de faire face à son
adversaire. Aux bombardements des avions
ultramodernes répondront les attaques des
commandos-suicide et les prises d'otages. L'Occident
n'est plus perçu par son disciple que comme un
instrument de mort et ne perçoit son disciple qu'à
travers le prisme du terrorisme.
Pourquoi cette rivalité est-elle plus exacerbée
entre l’Occident et les Arabes qu’elle ne l’est
entre l’Occident et d’autres peuples ?
La proximité y est pour beaucoup. Jacques Berque
qualifiait les Arabes de « meta européens ». Leur
Orient est peut-être trop proche.
Et comment arrêter le cycle infernal de la
violence ?
C’est là que l’expérience libanaise se révèle
porteuse d’enseignements. La violence qui ravage la
région et menace de s’étendre à toute la planète est
un tout indivisible. Reconnaître sa légitimité à un
moment ou à un autre équivaut à la justifier dans
toutes ses manifestations. C’est la principale leçon
que les Libanais ont tiré de leur guerre. L’erreur
majeure des Américains réside justement là. On ne
peut pas abattre un dictateur et en soutenir un
autre. On ne peut pas réclamer l’application de la
loi internationale dans un cas et justifier sa
violation dans un autre. L’extrémisme se nourrit de
ce sentiment d’ « infinie injustice » qui prévaut
dans le monde arabo-musulman et qui justifie le
processus de réduction qui est à l’origine de toutes
les folies : réduction de la civilisation à la
culture, de la culture à la religion, de la religion
à la politique, et de la politique à l’action
violente.
La paix dans des sociétés aussi profondément
immergées dans la violence ne peut pas venir
uniquement de l’intérieur. Le rôle de la communauté
internationale est nécessaire. Il est impératif de
mettre un terme à la politique des « deux poids,
deux mesures » pratiquée jusque là, et d’engager le
dialogue sur les moyens de parvenir à un ordre
mondial plus équitable.
La voie arabe vers la modernité
Le changement dans le monde arabe serait donc lié à
un changement de la conjoncture internationale …
Le changement, non, mais la paix, certainement.
Et qu’en est-il du changement ? Les Etats-Unis et
l’Union européenne ont discuté d’une série de
mesures visant à remédier aux trois grands problèmes
mis en lumière par les rapports 2002 et 2003 du PNUD :
la liberté, la
connaissance et l'émancipation des femmes. Est-ce la
voie à suivre ? Est-ce que la « voie arabe vers la
modernité » dont vous avez parlé dans votre
Manifeste de Beyrouth se situe-t-elle dans le
prolongement de cette entreprise de reformes ?
Il est évident que les réformes que préconisent
les Etats-Unis et l’Union européenne dans le domaine
de ce qu’il est convenu d’appeler « la bonne
gouvernance » sont utiles et nécessaires. Après le
11 septembre 2001, les Etats-Unis ont centré leurs
efforts sur un changement dans la nature des régimes
arabes semblable à celui qu’ont connu l’Allemagne
et le Japon après la seconde guerre mondiale et les
pays d’Europe de l’Est après la chute du mur de
Berlin, car ils estimaient qu’un tel bouleversement
des structures politiques constituait le meilleur
moyen de préserver leurs intérêts et renforcer leur
sécurité.
Mais je pense que le problème du monde arabe ne se
limite pas a ce type de changement. Il se situe à un
tout autre niveau. Fondée sur l’émergence de
l’individu et la conquête de l’autonomie
individuelle, la modernité occidentale s’est imposée
en rupture avec les anciennes appartenances, comme
une libération de la servitude qu’imposait le lien.
Mais cette autonomie a un prix. Edgar Morin parle
d’ « un mal civilisationnel et social », marqué par
la dissolution des solidarités traditionnelles, sans
que ne se forment de nouvelles solidarités.
Il me semble que c’est contre cette conception de
l’autonomie de l’individu détaché du lien à l’autre
que les sociétés traditionnelles, notamment dans le
monde arabe, ont réagi. La notion d’individu qui
domine en Occident n’a pas nécessairement la même
signification dans le monde arabe.
Les termes utilisés pour désigner l’individu sont
d’ailleurs porteurs de toutes les ambiguïtés :
·
Le terme de « Fard » désigne dans le langage courant
la moitié d’une paire.
L'individu n'est qu'une moitié d'un tout, il n'a de
sens qu'en fonction de ce tout et ne se réalise qu'à
travers une fusion à opérer avec cet autre.
L'individu est un être incomplet qui, à chaque stade
de son évolution, se complète à travers un "autre".
·
L’autre terme, celui d’ « Insân » , peut s’entendre
également dans le sens de la complémentarité, car il
serait formé à partir du vocable « ûns » qui
signifie « être en compagnie de » et indique la
« convivialité », le « vivre-ensemble ». Malek
Chebel qui soutient cette interprétation signale que
ce terme ne comporte pas de distinction entre
féminin et masculin, « insân » étant un collectif
qui désigne le genre humain dans son ensemble. Une
autre interprétation voudrait que le terme d’ « insân »
soit le duel d’ « ûns », ce qui rejoindrait l’idée
déjà formulée d’un être à compléter.
C'est cette fusion avec l' « autre » que les
sociétés modernes, sous couvert de progrès,
bloquent, car cet « autre » n'est plus dans ces
sociétés le complément attendu, mais un concurrent,
un rival. Son individualité ne peut s'affirmer qu'en
s'opposant aux autres individualités, chaque entité
revendiquant sa totale autonomie.
Comment dans ce cas peut-on parler d’ »une voie
arabe » vers la modernité ? N’accordez-vous pas
implicitement dans votre analyse la priorité au
groupe sur l’individu ?
Non ! Je partage l’opinion qui dit que la conquête
de l’autonomie individuelle a conféré à la modernité
une « supériorité morale », l’expression est de
Jean-Claude Guillebaud, sur les autres formes de
civilisation. Mon analyse serait d’ordre plutôt
fonctionnel. La recherche d’ « une voie arabe » vers
la modernité nécessite une double réflexion :
-
une réflexion « arabe » sur l’harmonie à établir
entre l’individu et le groupe pour pouvoir vivre
tous ensemble
égaux et différents dans le respect d’une loi
qui n’accorde de droits qu’aux individus tout en
ménageant aux groupes les garanties qu’ils
réclament.
-
Une réflexion « générale » sur l’harmonie à
établir entre l’affirmation de l’autonomie et le
maintien du lien, car la brisure du lien brise
l’existence. Or « la relation à l’autre, comme
nous l’avons souligné dans notre manifeste, ne
peut pas se limiter au voisinage ou à la simple
coexistence, car elle est nécessaire à notre
épanouissement et représente un élément
constitutif dans la formation de notre
personnalité ».
Ne faites-vous pas abstraction dans votre analyse du
facteur religieux ?
La religion n’est pas un facteur déterminant. Le
problème n’est pas l’Islam, mais plutôt le choc
occasionné par la modernité occidentale.
En faisant éclater les anciennes structures,
celle-ci a introduit au sein du monde arabe les
germes d'une crise culturelle, d'une perte des
"différences" qui ne pouvait engendrer, à terme, que
la violence.
La résurgence de l'Islam apparaît comme une
tentative d'expulser cette violence en dehors de la
communauté. Le retour à l'Islam des premiers temps
que prônent les mouvements intégristes représente,
dans cette perspective, ce que le retour au
christianisme primitif a signifié pour les
Chrétiens, c'est-à-dire une volonté de renouer avec
la foi et l'espérance qui caractérisaient ces
moments privilégiés où l'individu, enfin réconcilié
avec lui-même, était au diapason de l'univers,
vibrant en harmonie avec les autres dans le cadre
d'une même finalité qui le dépassait sans toutefois
encore l'asservir.
Mais cette tentative de "revenir en arrière"
qui reflète l'ampleur de la crise dans laquelle se
débat le monde arabe menacé dans son existence même
par cette dissolution des valeurs qui le fondaient
est vaine. Le recours à la religion ne permet plus
de retrouver l'ordre culturel que la religion avait
fondé et protégé. Cette tentative de retour en
arrière ne fait d'ailleurs pas seulement abstraction
des réalités du moment, elle suppose également la
négation de l'histoire musulmane. Car le texte
coranique est apparu dans un contexte historique
déterminé et a fondé lui-même une histoire, son
histoire. L'intégrisme est, dans ses fondements
mêmes, une négation de cette histoire.
Et c'est parce qu'il ne parvient plus à restructurer
la société, à retrouver les différences perdues, que
ce recours à la religion a dévié de sa voie initiale
et a fini par "tribaliser" la religion qui n'est
plus perçue que comme un moyen d'opposition, comme
un nouveau support à la violence en cours.
L’intégrisme religieux n’a plus grand-chose à voir
avec la religion dont il se prétend le défenseur.
Sur un autre registre, pourquoi le Manifeste de
Beyrouth - qui n’est pas à proprement parler un
manifeste politique - a-t-il été frappé d’interdit
par les autorités libanaises ? Pourquoi vous a-t-on
empêché de vous réunir pour signer ce manifeste ?
Le Pouvoir libanais ne peut tolérer aucun
rapprochement islamo-chrétien, car il justifie sa
volonté de maintenir les troupes syriennes au Liban
par le fait que les Libanais ne sont pas mûrs pour
s’entendre entre eux et que seule la présence
syrienne empêche la reprise de la guerre civile. Or
le « Manifeste de Beyrouth », qui a été discuté et
approuvé par un grand nombre de Chrétiens et de
Musulmans, fait la preuve du contraire. Le Pouvoir
ne pouvait pas laisser faire.
Pour terminer, pourquoi avoir choisi d’intituler
votre manifeste, manifeste de Beyrouth ?
Parce que Beyrouth a été
la ville de toutes les folies et que nous voulons en
faire le symbole d’un autre monde, d’un monde
meilleur, d’un monde moins inhumain, pour reprendre
l’expression d’un grand journaliste libanais,
Georges Naccache.
Propos recueillis par Olivier Mongin
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